L'envie d'écrire m'a perdu... toutes mes excuses donc, peut-être cela va-t-il
me revenir, d'autant plus que j'ai des tonnes de choses à raconter. En attendant, voici un article paru dans Le Monde, sur les piscines biologiques et les réglementations. J'avoue, c'est un peu
long, ça en dit long aussi...
La piscine verte fait des remous (18.07.08)
Flotter sur une eau douce qui ne pique la peau ni ne rougit les yeux. Une eau
limpide que l'on partage avec de minuscules poissons, des fleurs aquatiques, et dont viennent s'abreuver les oiseaux qu'aucune odeur de chlore ne fait fuir. Depuis un quart de siècle, déjà,
Autrichiens, Suisses et Allemands se baignent dans des piscines biologiques qui ont tous les charmes des lacs et rivières encore préservés de la pollution. En France, ces baignades naturelles
viennent juste d'apparaître, déclenchant un imbroglio administratif dont l'Hexagone a le secret.
La piscine bio n'a pourtant rien de révolutionnaire. C'est tout bonnement la
nature qui est copiée, l'équilibre biologique d'un lac naturel que l'on reproduit. Ni produit chimique ni chlore. L'eau du bassin de natation est filtrée par des graviers et plantes aquatiques
situés dans une zone de régénération adjacente. Pour faire simple : les minéraux fixent les bactéries utiles, celles qui transforment les matières organiques en molécules assimilables par les
graminées aquatiques. Ces dernières puisent dans l'eau phosphates et nitrates, la débarrassant de ses impuretés. Une circulation de l'eau est organisée en permanence, afin d'assurer son
oxygénation.
Au plaisir de la baignade en eau douce (rapidement chauffée par le soleil car
les zones de régénération sont peu profondes) s'ajoutent d'évidents avantages santé et environnement. On évite le chlore, qui agresse la peau, aggrave l'eczéma ou l'asthme. Et l'on ne rejette pas
de produits chimiques mais une eau propre – ce qui, avantages annexes, permet d'arroser et de se passer de permis de construire puisqu'il n'est pas nécessaire d'être relié au système d'eaux
usées. Surtout, avec ses airs de petit étang entouré de plantes, la baignade bio ne défigure pas le jardin. Durant les neuf mois de l'année où elle ne sert pas, elle reste en eau plutôt que de se
transformer en rectangle de béton bâché.
Bien sûr, le naturel a ses inconvénients. Prévoir 50 % de surface
supplémentaire pour caser la zone de filtration plantée. Surveiller de très près la fréquentation, qui doit être exactement calibrée en fonction des capacités naturelles d'épuration. Entretenir
avec soin et constance (taille des plantes, retrait des feuilles, nettoyage de la sédimentation en fond de bassin…). Et débourser à la construction 30 % de plus que pour une piscine classique.
Car les équilibres biologiques étant des plus subtils, mieux vaut faire appel à des piscinistes ou paysagistes formés aux savoir-faire d'une poignée de sociétés spécialisées (le franco-suisse
Biotech, les allemands Teichmeister, Bionova ou Biotope, le français Typha) que de tenter de creuser soi-même son lac.
CHIFFRES DIX FOIS MOINS IMPORTANTS QU'EN ALLEMAGNE
Qu'importent l'effort et le coût : depuis peu, en France aussi, la piscine
verte est tendance, complétant la panoplie maison en bois-Toyota Prius des familles aisées à forte conscience écologique. Quasiment aucune construction de bassins de ce type en 2002 contre au
moins 150 en moyenne annuelle désormais. Chiffres certes dix fois moins importants qu'en Allemagne, et dérisoires si on les rapporte aux 40 000 piscines construites chaque année en France. Mais
la croissance de ce marché est exponentielle, observent les spécialistes, qui misent sur l'air du temps écologique et le besoin de rénovation des piscines particulières, souvent vieilles de plus
de dix ans, susceptibles d'être transformées à cette occasion en piscines bio.
Autre créneau d'avenir : la piscine municipale, dont l'absence de chlore et
l'aspect nature renouvelleraient franchement l'attrait. En Allemagne, Autriche, Suisse, Italie, on en recense déjà une centaine. En France, la pionnière est une petite station de Haute-Savoie,
Combloux. En 1999, le village réfléchit à un espace aquatique sur une prairie en pente, à 1000 mètres d'altitude, face à la chaîne du Mont-Blanc.
Les architectes paysagistes du cabinet Green Concept n'imaginent pas construire
" un rectangle bleu avec des toboggans : on n'aurait vu que ça depuis le Mont-Blanc !" Ils se renseignent, découvrent les piscines bio autrichiennes. Et convainquent la municipalité de
Combloux avec leur projet parfaitement intégré au site. Une piscine-lac de 4500 m2, avec 1500 m2 de baignade, pour 1million d'euros, qui ouvre en juillet 2002. " Une évidence ", selon la
mairie. Qui découvre dans la foulée que côté réglementation, l'évidence s'impose moins.
Car ces piscines n'existent tout simplement pas aux yeux de l'administration
française. Ne relevant ni de la réglementation sur les piscines (dont l'eau est désinfectée et désinfectante), ni de celle sur les baignades naturelles aménagées (lacs, étangs…), elles ne sont
pas franchement interdites mais ne peuvent pour l'instant faire l'objet d'aucune procédure d'autorisation officielle. Bref, on nage en plein flou juridique. A Combloux, la direction
départementale des affaires sanitaires et sociales (Ddass) fait preuve d'ouverture d'esprit, acceptant de concocter avec la mairie un protocole de suivi particulier.
"On a pris comme référence la législation sur les baignades naturelles
aménagées, explique le cabinet Green Concept. Et on a durci les normes sanitaires. Le tout étant contrôlé très régulièrement par un laboratoire indépendant. " En 2002, le Conseil
supérieur de l'hygiène publique autorise cette baignade à titre expérimental et provisoire, sous contrôle de la Ddass; autorisation ensuite renouvelée et étendue (de 500 à 700 baigneurs par jour)
devant l'absence de soucis sanitaires.
Victoire, mais quelle pression sur le village de Combloux, qui se retrouve bien
involontairement en position de prouver à l'administration que les piscines bio ne comportent pas plus de risques en France qu'ailleurs. " L'avenir de ces baignades dépend de nous. On n'a pas
le droit à l'erreur ", souffle la mairie, qui reçoit coups de fil et visiteurs d'un peu partout. Certains maires, propriétaires d'hôtels ou de campings, comptent sur une évolution rapide de
la législation. D'autres se lancent sans attendre, plaçant les Ddass devant le fait accompli. Avec plus ou moins de bonheur…
Huttopia, une chaîne de campings nature, a ouvert mi-juin son
bassin bio à Rambouillet, dans les Yvelines. " Pour une piscine classique, on accumule un tas de produits chimiques dans un local technique. Il faut un masque à gaz et des gants pour les
manipuler, des bacs de rétention pour éviter les infiltrations dans le sol. Tout ça nous dérangeait depuis longtemps, remarque Philippe Bossanne, le PDG. Ça ne collait vraiment pas au concept de
camping vert…"
Devant l'absence de cadre réglementaire, la Ddass des Yvelines n'a pu autoriser
l'ouverture du bassin. Donc courrier au ministère de la santé. Et de nouveau, autorisation expérimentale, sous contrôle de la Ddass, avec un protocole de suivi sanitaire de type Combloux.
LOBBY CHIMIQUE
Ailleurs, les Ddass refusent catégoriquement de délivrer une autorisation de
baignade alors que les maires, les préfets parfois, et même la région ou le département (qui accorde des subventions pour ces bassins au titre du développement durable) soutiennent les projets.
Ce qui n'empêche pas les piscines publiques bio de se construire, et d'être fréquentées, alors même qu'un panneau " baignade interdite " est censé en interdire l'accès… A La
Chapelle-Saint-Sauveur, en Saône-et-Loire, le maire Jacques Guiton, 60 ans, quatrième mandat, est entré en dissidence écologique avec son plan d'eau intercommunal bio qui ouvre cet été.
" On est des culs-terreux qui aimons la campagne. Ce plan d'eau, ça nous
rappelle les étangs où on se baignait, tout gosses, quand on gardait les vaches. La Ddass disait non, eh bien, on a fait sans eux. J'ai pris un arrêté d'ouverture, ils n'ont pas demandé de
fermer. Le sous-préfet pense que c'est bien pour le secteur, pour le tourisme vert. On fait des analyses tous les quinze jours, et on attend la suite… De toute façon, si on ne veut pas prendre de
risques, en tant qu'élu, vaut mieux se sauver !"
Par précaution, Jacques Guiton a tout de même interdit les séances piscine des
écoles. La sonnerie de son téléphone retentit : un coassement de crapaud. Il raccroche et reprend. " Ça, c'est la France ! L'écologie, ça fait bien dans les discours, mais faudrait que
l'administration se réveille un peu, que les fonctionnaires ne restent pas entre eux, bloqués sur leur intranet, s'emporte-t-il en roulant les r . Faudrait qu'ils aillent voir un peu sur
Internet ce qui se passe en Allemagne par exemple !"
Au camping Campeole (une chaîne du groupe Trigano) de Saint-Vincent-les-Forts
(Alpes-de-Haute-Provence), la piscine verte ouverte l'été dernier fait l'objet d'un arrêté préfectoral d'interdiction de fonctionnement. Les gendarmes sont venus, ont dressé une contravention de
60 euros, et le responsable de la chaîne, Jean-Paul Fournier, est poursuivi pour mise en péril de la vie d'autrui. " On ne parle que d'Europe et de développement durable, et je me heurte à un
mur administratif ! Mais je tiens bon, assure-t-il. La piscine est ouverte. Nous recevons beaucoup d'étrangers ravis de retrouver un système qu'ils connaissent. La mairie, la population
nous soutiennent. Les analyses effectuées tous les 15 jours ne décèlent aucun problème. Au laboratoire de l'hôpital de Dignes, ils se sont même étonnés que l'eau soit de qualité
potable."
Fin 2006, les ministères de la santé et de l'écologie ont demandé à l'Agence
française de sécurité sanitaire de l'environnement et du travail (Afsset) d'évaluer les risques sanitaires de ces baignades. Peut-être l'avis sera-t-il rendu en septembre. Un nouvel été, donc, de
vide juridique et de piscines bio pleines. Le ministère de la santé ouvre le parapluie en donnant des consignes de prudence. Pour les municipalités qui ont déjà ouvert leur bassin bio, ou
souhaitent le faire (L'Isle-en-Dodon en Haute-Garonne, Saugues en Haute-Loire, Marsac dans la Creuse…), l'affaire de la piscine verte en dit long sur les lourdeurs de l'administration, sur sa
frilosité face à la nouveauté, même testée depuis 25 ans à l'étranger. Sur sa faible implication écologique. Et sur " la puissance du lobby chimique, qui fabrique les pastilles chlorées pour
ce gros marché de la piscine, le deuxième derrière les Etats-Unis!", ajoute Bernard Depoorter, directeur France de Biotech, l'une des sociétés détentrices de brevet pour ces piscines.
"L'eau de nos bassins n'est pas morte, pas stérile, dit-il. C'est
une eau vivante, et la vie c'est dangereux pour l'administration qui ne veut pas prendre de risque… Ahurissant, ce conservatisme, alors que dans les pays limitrophes qui ne sont pas les moins
sérieux en matière de réglementation santé, c'est autorisé! Paradoxale, aussi, cette façon de saucissonner nos modes de vie : avant on se baignait dans les rivières, avec des limons en
suspension, des boues, des algues. Maintenant, tout cela est sale , mais on court en thalasso se faire enduire de boues et d'algues"
Après sept étés d'exploitation de la piscine de Combloux sans problèmes sanitaires, les promoteurs de la piscine bio
sont confiants. Impossible, selon eux, que l'Etat continue de l'ignorer. D'autant que les Allemands travaillent déjà à une réglementation européenne. Et que les effets néfastes des émanations de
chlore commencent à être connus. Les maîtres-nageurs ont obtenu, depuis 2003, que leurs fréquentes affections respiratoires soient reconnues comme maladie professionnelle.
Pascale Kremer